​Introduction

En guise de préface...

Voici une histoire vécue. C’est celle d’une entreprise, maintenant bien établie, dont la mise sur pied et les premières années ont été fort mouvementées. Le récit nous reporte à une époque encore récente puisque le gros de l’« action » se passe dans les années quarante et cinquante.

Certains lecteurs reconnaîtront le climat sociopolitique de ce temps tandis que d’autres, plus jeunes, s’étonneront de voir combien la société québécoise d’aujourd’hui est différente, à tous égards, de celle que l’on peut entrevoir dans ces pages.

SSQ a donc grandi dans une période de profondes transformations. Les grandes législations sociales qui ont amené l’assurance hospitalisation, le régime de rentes du Québec et l’assurance-maladie ont toutes vu le jour au cours d’une même décennie. On comprendra facilement que ces mesures aient eu un impact considérable sur une entreprise dont la stabilité était loin d’être acquise et qui était, plus que toute autre, vulnérable à ces initiatives de l’État qui visaient précisément les services couverts par les régimes d’assurance de SSQ.

La lecture de cet ouvrage laissera aux lecteurs des impressions diverses. Pour ma part, ce qui m’a le plus frappé c’est de voir comment des hommes de toutes conditions, de milieux très différents, avec des moyens matériels quasi inexistants, mais unis par le même idéal, peuvent atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Leur détermination, la générosité de leur action, leur foi en la formule coopérative sont à la base de leur réussite. Ces éléments, appuyés sur le désir profond de venir en aide à leurs concitoyens, ont fini par vaincre tous les obstacles.

Pour les « familiers de la maison », ce livre fournira l’occasion de revivre des événements dont ils furent les acteurs ou les témoins et qui ont abouti à la naissance et au développement d’une entreprise qui fait notre fierté aujourd’hui. Pour celles et ceux qui y œuvrent présentement, c’est une invitation à écrire les pages d’un avenir à la mesure de ces premières années.

Au nom de tous nos membres, je veux ici rendre aux uns un chaleureux témoignage de gratitude et, aux autres, exprimer notre espoir et notre confiance.

Jacques de la Chevrotière
Président

Octobre 1986

Préambule

Il paraît utile de fournir au lecteur quelques renseignements qui lui faciliteront la lecture du texte et réconcilieront certaines contradictions apparentes.

Fondation en 1944 ou en 1946 ?

C’est le 9 mai 1944 qu’est formellement fondée la Coopérative de Santé de Québec. Cependant, ce n’est que pour l’année 1945 que l’on peut retrouver des résultats financiers qui indiquent des revenus de 431,59 $ pour l’année. C’est également en décembre 1945 qu’un nouveau nom est adopté : « Les Services de Santé de Québec » et que du personnel rémunéré prend la place des bénévoles de la première heure. Ce n’est qu’en juin 1946 que l’entreprise étend son action à l’échelle de la province et engage un premier « responsable de la propagande ». L’année 1946 est aussi la première pour laquelle un rapport financier annuel en bonne et due forme a été retracé. C’est donc 1946 qui est retenue comme année de fondation. Il n’en fut pas toujours ainsi puisque c’est en octobre 1969 que fut fêté le vingt-cinquième anniversaire de l’entreprise. En décembre 1949, le nom est modifié : il devient « Les Services de Santé du Québec ».

Les Services de Santé de Québec et ses successeurs…

Entre 1944 et 1949, l’entreprise a déjà affiché trois noms. En fait, le nom adopté en 1949 demeure encore aujourd’hui le nom légal de l’entreprise. Pour des raisons pratiques, elle a utilisé au cours des ans deux appellations commerciales de préférence à son nom légal : « La Mutuelle SSQ » entre 1963 et 1979 et « SSQ, Mutuelle d’assurance-groupe » depuis lors. Et le public préfère de beaucoup le raccourci « SSQ ». C’est celui qui est utilisé à travers l’ouvrage pour en simplifier la lecture.

Il y a histoire et histoire

Le chapitre VII couvre la période 1973-1982 et certains renseignements statistiques englobent même l’année 1985. Volontairement, par prudence, on y relate des faits sans en dégager les tendances. Le temps fournira éventuellement le recul nécessaire à ceux qui écriront la suite.

Introduction

SSQ, Mutuelle d’assurance-groupe, une des grandes institutions québécoises d’assurance, naît entre 1944 et 1946 à Saint-Sauveur, quartier populaire de Québec. Cette naissance s’inscrit dans le contexte d’un Québec en transition. C’est dire que la crise des années 1930 s’est estompée lentement dans l’effort de guerre, mais c’est dire aussi que les souvenirs de misère et le bouleversement des idées exercent toujours leur influence. De plus, la conscription provoque des réactions nationalistes qui contribuent, en 1944, à la défaite du gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Sous le gouvernement Duplessis qui s’installe en 1944 et dont les quinze ans de règne portent aujourd’hui l’étiquette de conservatisme social et économique, les forces de renouveau n’opèrent donc qu’en douceur. Elles maintiennent quand même leur pression. On sentira particulièrement leur influence dans le mouvement coopératif.

Dès cette époque, en effet, le mouvement coopératif, tiraillé entre les relents d’un passé idéalisé et les attraits d’un avenir à conquérir, cherche son second souffle. À Québec, autour de la chaire de coopération de la faculté des Sciences sociales de l’Université Laval se constitue un noyau animé par le Père Georges-Henri Lévesque. On devra aux professeurs et aux diplômés de cette faculté de nombreux efforts pour introduire la coopération dans de nouveaux champs d’activité, la consommation en particulier. Le Conseil supérieur de la coopération, fondé en 1942, veille, quant à lui, à la pureté et au respect des principes coopératifs. Ces principes ? La liberté d’adhésion, le vote démocratique (un homme, un vote) et la redistribution des excédents.

Nationalisme et religion

Au-delà de ces principes proprement coopératifs, on retrouve chez les coopérateurs un fort sentiment de solidarité nationale. À la prise de conscience de la situation précaire des travailleurs s’ajoute, en effet, la plus vive sollicitude pour la nation canadienne-française. Ce sentiment déborde si largement les cadres du mouvement coopératif qu’il devient un carrefour pour les nombreux organismes et mouvements — Ordre de Jacques-Cartier, Société Saint-Jean- Baptiste, Action catholique, École sociale populaire, etc. — qui travaillent selon des perspectives diverses et à des niveaux très différents au salut du « peuple canadien-français ». Ces organismes facilitent les contacts entre le clergé, les coopérateurs, les universitaires, les hommes d’affaires, les fonctionnaires, les ouvriers, etc. Ils permettent ainsi des actions communes concrètes au nom du nationalisme.

La plupart de ces groupes puisent, d’autre part, à une même source d’inspiration : le catholicisme social. Quelle personne avertie, à l’époque, n’avait pas lu les encycliques « Quadragesimo Anno » et « Rerum Novarum » ? Le clergé prêchait alors la lutte contre le socialisme et contre l’asservissement à la société capitaliste. Il vantait la collaboration entre les classes sociales. L’idéologie clérico-nationaliste exigeait également son tribut : réformes et nouveautés devaient donc en tenir compte et même lui subordonner leurs objectifs sociaux, sous peine d’encourir le rejet pur et simple. Paradoxalement, conservatisme social et réformisme en arrivaient ainsi à se rejoindre sur le terrain de la promotion nationale, à coexister et même à collaborer.

Le francophone du Québec a un revenu nettement inférieur à celui de son vis-à-vis anglophone. Les travailleurs québécois n’obtiennent pas leur part de l’expansion économique. Résultat ? Recours de plus en plus systématique aux syndicats pour remédier à la situation. Les formules ? Elles varient. Le syndicalisme international et son pendant catholique, la CTCC, s’affichent et sont perçus comme facteurs de changement social. La CTCC, acquise à la doctrine sociale de l’Église et appuyée par le clergé, tente d’améliorer le sort des travailleurs. Au passage, elle incite le patronat francophone des petites et moyennes entreprises à se méfier des grandes compagnies. La croissance du syndicalisme contribuera, certes, à l’augmentation des salaires, mais aussi à l’amélioration des avantages sociaux qui, de plus en plus souvent, feront partie des conventions collectives. Les régimes collectifs d’assurance en seront un exemple éloquent.

Payer pour les risques des « autres » ?

Par ailleurs, une question se pose de plus en plus clairement : celle de la responsabilité collective vis-à-vis la sécurité sociale. La crise a fait prendre conscience des besoins les plus criants et de la faiblesse des moyens pour y faire face. Cette conscience se manifestera dans quelques interventions de l’État. L’essentiel demeure cependant encore entre les mains de l’initiative privée. Tantôt, en effet, c’est l’Église qui agit avec ses institutions et ses associations de bienfaisance, tantôt ce sont les compagnies d’assurance qui étendent progressivement leur activité à de nouveaux secteurs de la sécurité sociale. L’après guerre verra donc se poser avec une acuité croissante la question du partage des responsabilités entre l’État et le secteur privé dans le champ de la sécurité sociale.

Avec les années 1960, on observera des interventions de plus en plus massives de la part de l’État et le retrait correspondant de l’Église. En prenant à sa charge, en rendant universels et en finançant directement par la fiscalité divers programmes de sécurité sociale, l’État grugeait, souvent de façon substantielle, le territoire de l’initiative privée, notamment dans le secteur de l’assurance.

La naissance et la croissance de SSQ s’inscrivent à l’intérieur de ces champs de force. Si, en effet, SSQ traverse le temps et surmonte au passage diverses crises, c’est que ses dirigeants ont su s’adapter aux changements importants et même les prévoir. L’adaptation ne s’est pas toujours faite facilement et des compromis parfois douloureux ont dû s’élaborer pour concilier, par exemple, idéaux coopératifs, impératifs de la survie et croissance d’une entreprise devenue importante malgré un contexte de vive concurrence. En dépit de ces ajustements et peut-être à cause d’eux, l’entreprise préserve toujours son style, ses attitudes, sa philosophie : SSQ respecte, encore et toujours, les objectifs et les intentions des fondateurs. Elle écoute aussi ceux qui, par la suite, ont présidé et contribué aux grandes décisions de l’entreprise.

Chapitre suivant : Un homme et une idée (1939-1944)