​La fondation de la Coopérative de Santé de Québec (1944)

Depuis déjà cinq ans, le docteur Tremblay, dans ses nombreux voyages, tente de propager les principes de la médecine coopérative. Ses études et ses recherches, sur les expériences américaines principalement, lui permettent de découvrir les exigences de fonctionnement d'une coopérative médicale. Éducation et propagande, administration, comptabilité, actuariat..., autant de compétences essentielles au succès d'une telle coopérative. Il fallait acquérir ou regrouper ces compétences et en assurer la présence au sein d'une coopérative. À défaut de quoi, tous les efforts de diffusion auraient été vains.

Un élément ajoutait à l'urgence : le docteur Tremblay craignait l'établissement prochain au Québec, d'une entreprise d'assurance santé d'origine américaine, la Croix-Bleue, déjà à l'œuvre aux États-Unis. Cette menace d'une nouvelle intrusion étrangère sur un marché québécois encore peu développé rendait d'autant plus nécessaire, selon lui, une action concrète. Or, le docteur Tremblay restait, et de loin, le plus versé en médecine coopérative, donc le plus apte à piloter pareille initiative.


Circulaire invitant à l'assemblée de fondation du 24 avril 1944.

Une naissance démocratique et laborieuse

Le quartier populaire de Saint-Sauveur, où pratique le docteur Tremblay, constitue un milieu en tous points favorable. Dès janvier 1944, des cercles d'études se rassemblent, le dimanche, autour d'un thème : la possibilité de fonder une coopérative de santé dans ce quartier. Ce type de réunions est, bien sûr, encouragé dans les milieux de la coopération.

Ainsi, la Société Saint-Jean-Baptiste, dont le docteur Tremblay était le directeur diocésain, organisait des cercles d'études sur la coopération. La formule paraît donc tout indiquée pour sensibiliser la population.

La tâche en était une d'envergure, mais les moyens pour rejoindre et intéresser la population de Saint-Sauveur demeuraient limités. Parmi ces moyens, signalons « L'Étincelle du Sacré-Coeur » : ce journal de quartier diffusait l'information sur les lieux et dates des cercles d'études ainsi que sur leurs progrès. Il semble, toutefois, que les premiers participants à ces cercles aient été rejoints personnellement par le docteur Tremblay grâce à leur lien avec la coopération ou le syndicalisme catholique, ou, plus simplement, parce qu'ils sont, comme nombre de petits salariés, des patients du médecin.

Ce petit noyau de participants, qui connaissaient bien le docteur Tremblay, se réunissait régulièrement le dimanche matin, soit à la « salle des œuvres », au 3, rue Boisseau, soit à la « salle de chant », au sous-sol de l'église de la paroisse Saint-Sauveur.

Même si la plupart de ces participants ont laissé peu de traces, on doit signaler la présence d'Albert Faucher, de Gérard Loiselle, d'Antoine Dussault, gérant de la Caisse populaire de Saint-Sauveur, de membres de la coopérative de distribution de Québec et du docteur Jules-Ed. Dorion, de Saint-Roch. Lui aussi médecin œuvrant en milieu ouvrier, lui aussi préoccupé de médecine sociale, le docteur Dorion s'intéressera activement à la coopérative jusqu'en 1970. Il semble aussi que ces assemblées aient tenté de rejoindre des membres des syndicats catholiques, du syndicat des employés civils, de la Société Saint-Jean-Baptiste, du Conseil supérieur de la coopération et des diverses coopératives du quartier (Caisse populaire, coopérative de distribution). On cherchait, en somme, toute personne qui, par ses activités ou ses convictions, était engagée socialement et ouverte à une certaine « restauration sociale ». Les quelques noms cités prouvent, par ailleurs, que le projet de coopérative n'a intéressé qu'une portion de l'élite déjà impliquée socialement. L'assistance ? Ou bien des personnes directement touchées par un tel projet, ou bien la clientèle de petits salariés du docteur Tremblay.

Un cadre à définir

À l'ordre du jour de chacune des réunions figurait une facette de la distribution des soins de santé. Ainsi, les disparités dans la distribution des soins en raison de leur coût sont discutées lors de la première séance, le 23 janvier 1944. Le docteur Tremblay y expose sa thèse. « C'est la classe moyenne qui éprouve le plus de difficultés à payer les frais médicaux et hospitaliers. »1 Il présente aussi les grands traits d'une coopérative de santé. Le procès-verbal affirme que ces propos « répondaient à des problèmes vécus et perçus par une majorité de l'assistance ».

La deuxième réunion, le 6 février 1944, proposait d'autres sujets de discussion. Exemples ? Le budget de l'individu moyen peut-il prévoir et « couvrir » les dépenses médicales ? Faut-il demander à l'État de régler ce problème ? De cette prise de conscience découlait ensuite une réflexion sur les diverses solutions. La suite des événements prouve que les propositions du docteur Tremblay furent bien accueillies. En effet, à la séance suivante, le 13 février, les participants chargent un comité provisoire de préparer un plan de coopérative de santé. Ce comité comprend MM. Rosario Tremblay, président, Laurain Gauthier, secrétaire, Antonio Verret, trésorier, Henri Vallières, Albert Pouliot, Antoine Dussault, Maurice Mathieu, Albert Faucher et Gérard Loiselle.

Le travail du comité débute dès le 15 février 1944, soit moins de 48 heures plus tard. Le comité trace en priorité une esquisse de la structure et des orientations de la coopérative naissante. Celle-ci se composerait de plusieurs sous-comités : celui des « voies et moyens », chargé d'obtenir les fonds de départ; celui à qui incomberaient les questions relatives aux lois et règlements; celui qui assurerait à la coopérative un personnel médical compétent... Chapeautant le tout, le conseil d'administration se réserve le pouvoir décisionnel. Et, afin qu'existe, en cas de plaintes, un intermédiaire entre les membres et la direction, on prévoit aussi un sous-comité de surveillance.

Les principes directeurs

Le comité établit quelques principes directeurs :

  • les exceptions et restrictions nécessaires à la solvabilité de l'entreprise doivent « nuire le moins possible à la distribution d'un bon service à un coût convenable au budget de chacun »;2
  • le recrutement, sélectif3, devra minimiser les risques;
  • la propagande misera sur les groupes plus que sur les individus.

D'autre part, par le biais des règlements, le comité provisoire insiste pour que la conduite et l'administration du service médical soient confiées à des médecins. Le même comité stipule que le pouvoir des membres doit s'exercer par le choix des administrateurs et que les membres devront participer activement au recrutement et manifester un « désir réel d'éducation hygiénique et de médecine préventive ».

Lors de la deuxième réunion du comité, le 23 février 1944, on fixe le montant de la part sociale à 25 $ et de la cotisation hebdomadaire à 0,60 $. En même temps, on établit un coût de 0,25 $ à 0,50 $ pour les visites du médecin à domicile afin de prévenir tout abus de la part des membres4 (une forme de « ticket modérateur »).


M. Henri Vallières
Président
(avril 1944 − février 1946)

Parallèlement, les cercles d'études poursuivent leur travail. Les membres du comité provisoire y font rapport de leurs activités et une période de discussion suit. Lors de la 5e réunion, le 12 mars 1944, on commence à étudier un projet de règlements.

Dès le 2 avril (6e réunion), la date de fondation est fixée au 24 avril 1944, c'est-à-dire trois semaines plus tard. Le comité de propagande reçoit l'invitation à se mettre au travail le plus vite possible. Il se met en branle avec une modique mise de fonds des caisses populaires. Dès la mi-avril, un article de « Chez nous », l'organe de la Société Saint-Jean-Baptiste5annonce la fondation d'une coopérative de santé. « L'Étincelle du Sacré-Coeur »6 et « L'Action catholique »7 font aussi part de la nouvelle à leurs lecteurs.

Des circulaires émises par le Conseil général des syndicats catholiques complètent cette campagne publicitaire. Au même moment, les conférences que prononce le docteur Tremblay8-9contre le régime d'assurance-maladie qu'étudie le gouvernement fédéral contribuent à élargir l'audience de la coopérative naissante.

L'assemblée de fondation a lieu à la salle de l'Académie Saint-Sauveur, au 137 de l'avenue des Oblats et on y discute les projets de règlements de la coopérative. Leur adoption ne surviendra pourtant que le 9 mai, c'est-à-dire à l'assemblée suivante. Cette fois, c'est le local des Syndicats catholiques du 17 de la rue Caron qui accueille les pionniers. Les dirigeants de la coopérative sont alors élus.

On y retrouve, en majorité, les participants de la première heure : le docteur Tremblay, conseiller, M. Henri Vallières, président, M. Antoine Verret, trésorier et M. Laurain Gauthier, secrétaire. Tous avaient été membres du comité provisoire, sauf le docteur Tremblay qui y participait à titre d'expert-conseil. S'étaient ajoutés MM. Antonio Cayer, vice-président, J. Omer Pagé, Henri Lallier, Albert Pouliot et Mlle Bernadette Lachance.

À peine trois mois après le premier « cercle d'études », la coopérative de santé a pris forme. Le travail bénévole des membres du comité provisoire, éclairé par les connaissances du docteur Tremblay, ainsi que l'assiduité des participants aux cercles d'études rendent possible la rapide organisation de la coopérative. On a même choisi un emblème dès le 15 avril10, celui de la « Cooperative Health Federation of America » auquel on ajoute la raison sociale « Coopérative de Santé de Québec ».

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  1. Signalons que le docteur Tremblay divise la société en trois classes : les pauvres ou indigents, les riches et la classe moyenne. Cette dernière classe regroupe la classe ouvrière, y compris l'ensemble des salariés du commerce et de la fonction publique.
  2. Procès-verbal de la première réunion du comité provisoire pour l'organisation d'une coopérative médicale, p. 2.
  3. L'exclusion des personnes qui dépassaient 60 ans est déjà prévue. (Ibidem, p. 3).
  4. Le docteur Tremblay avait pris connaissance de ce problème par le biais d'articles parus dans The Canadian Doctor (février et mai 1942) sur l'« Association des services médicaux des mineurs de Hollinger » (Ontario). 
  5. « La Coopérative de santé » (Chez nous, 15 avril 1944, p. 3). 
  6. « La Coopérative de santé de Québec » (L'Étincelle du Sacré-Coeur, 21 avril 1944). 
  7. « La Coopérative de santé sera fondée le 24 avril » (L'Action catholique, 21 avril 1944). 
  8. « Projet de coopérative de santé » (L'Action catholique, avril 1944, allocution du docteur Tremblay, directeur diocésain, lors de l'assemblée du Conseil Sacré-Coeur de Jésus de la SSJB). « Le plan d'assurance-maladie est inacceptable » (L'Action catholique, avril 1944, conférence du docteur Tremblay au Conseil général des syndicats catholiques). 
  9. À Ottawa, un comité spécial sur la sécurité sociale était chargé de présenter un projet de loi sur l'assurance-santé. Celui-ci fut présenté en juillet 1944 (Conseil canadien du bien-être : L'assurance-santé, quelles sont les données ?). 
  10. Lettre adressée au Bureau of Cooperative Me dicine, le 16 avril 1944 (Fonds Tremblay).