​Les Services de Santé de Québec (1946-1949)

 

 

L'année 1946 marque une étape importante dans la croissance de SSQ. Il s'agit même d'un nouveau départ. Jusqu'alors, la Coopérative n'avait eu qu'un rayonnement très local lui permettant à peine de vivoter. Or, concurrent redoutable, la Croix-Bleue était désormais à pied d'œuvre.

L'installation de la Croix-Bleue au Québec n'effrayait pas seulement les responsables de la Coopérative. Le clergé y était aussi sensible et, au premier chef, Mgr Georges-Léon Pelletier, évêque auxiliaire de Québec. Celui-ci encourage et incite la Coopérative à se réorganiser pour faire échec à la Croix-Bleue. Pourquoi cette insistance ? Parce que, selon Mgr Pelletier et certains de ses collègues, la Croix-Bleue, par sa neutralité religieuse, pourrait se révéler néfaste tant pour la population que pour les hôpitaux catholiques de la province1. À cette pression s'ajoutaient, bien sûr, les arguments économiques.

Les divers motifs jouent si bien que SSQ entreprend de consolider sa situation financière. Entre autres décisions, on prend celle d'entrouvrir la porte aux techniciens. En effet, le bénévolat ne répond plus aux besoins de l'entreprise; on consent à embaucher un personnel permanent et rémunéré.

Le recours aux spécialistes

 

M. Paul Champoux
Président
(mars 1946 − mars 1951)
Directeur général
(avril à octobre 1949)

Sur le front économique, on doit admettre que le capital des membres ne peut suffire et qu'une mise de fonds s'impose. Le docteur Tremblay et certains membres du Conseil d'administration vantent donc les mérites de leur entreprise à diverses personnalités du monde des affaires et leur montrent l'intérêt qu'elles trouveraient à y investir.

Le docteur Tremblay et M. Édouard Coulombe, directeur du magasin Laliberté, profitent des relations de ce dernier avec le monde des affaires pour prendre contact avec deux hommes influents dans cette sphère d'activité : MM. Paul Champoux, copropriétaire de Laurentide Automobiles, et François Morisset, propriétaire de Morisset Automobiles.

Ces deux hommes d'affaires, auxquels s'ajoutent un jeune avocat, MeJean Grenier, et quelques médecins, dont évidemment le docteur Dorion, acceptent de soutenir financièrement SSQ. Par voie de conséquence, un amendement aux règlements intervient le 12 mars 1946, on y augmente de 40 à 100 le nombre maximum de parts sociales que peut détenir un membre, et on fixe à 2 000 $ le capital social minimum de l'entreprise. Il semble, d'autre part, que la gestion se soit assouplie en même temps que le règlement.

En effet, en même temps qu'on permet à un membre de détenir jusqu'à 500 $ de « capital social », c'est-à-dire 100 parts de 5 $, on se montre (discrètement) plus souple quant aux formes que peut prendre le soutien financier. De toute manière, le bilan au 31 décembre 1946 fait état d'une somme de 3 000 $ « empruntée à divers actionnaires ».

Résultat inévitable de ces mises de fonds, une redistribution des responsabilités et des titres s'effectue au Conseil d'administration. Le docteur Tremblay après avoir prié les anciens administrateurs de se retirer, suggère, le 4 mars 1946, de confier la présidence du Conseil à M. Paul Champoux, le secrétariat à Me Jean Grenier (12 mars 1946) et la trésorerie à M. François Morisset (4 mars 1946). Du groupe de petits salariés impliqués dès 1944, il ne reste plus que MM. Henri Vallières, anciennement président, Antoine Verret, autrefois trésorier, et Albert Pouliot. Les trois, d'ailleurs, sont redevenus de simples administrateurs. Ainsi, d'un Conseil d'administration largement représentatif de sa clientèle, SSQ passe à un conseil composé d'hommes influents, plus expérimentés en affaires et encore peu familiers avec la coopération. Parallèlement, les postes de directeur général et de directeur médical sont rendus officiels. Le premier est confié, le 4 mars 1946, au docteur Jacques Tremblay et le second au docteur Jules-Ed. Dorion qui succède à ce poste au docteur Roméo Blanchet, le 20 mars 1946.

Une nouvelle atmosphère

La création de ces postes et d'un « Comité médical aviseur », ainsi que l'entrée en scène d'administrateurs d'expérience, modifiaient considérablement les règles du jeu. Le plus touché fut sans doute le docteur Tremblay qui avait cumulé presque toutes les fonctions depuis le début. Le fondateur, en effet, se voit obligé, pour assurer la survie de « son » entreprise, de déléguer une partie de « ses » pouvoirs à ces gens qui ne partageaient pas nécessairement tous les éléments de sa philosophie.

MM. Morisset et Champoux étaient certes de « bons patrons » et des citoyens dévoués, tout comme Me J. Grenier, mais ils connaissaient peu les pratiques et les principes coopératifs. Leur expérience, sans les dresser contre l'idéal et les pratiques de la coopération, les inclinait à penser plutôt en termes de rentabilité et d'efficacité. Rien ne les prédisposait non plus à la gestion d'une société d'assurance, surtout si l'entreprise se spécialisait dans les soins de santé. Malgré la bonne foi de tous, les différences dans les expériences et les convictions allaient forcément contribuer à créer des tensions entre les différentes composantes SSQ (le Conseil d'administration, le directeur médical et le Comité médical aviseur).

Ces tensions comportaient, heureusement, leur contrepartie. En effet, le renouvellement du Conseil d'administration et la mise en place de structures plus claires au sein de la Coopérative augmentaient la crédibilité de SSQ. Celle-ci projetait maintenant une image de marque plus rassurante.

Pour accroître encore ces heureuses retombées, on crée un comité consultatif composé d'hommes d'affaires, de professionnels et de coopérateurs bien connus dans la ville et la province de Québec. Ce sont notamment MM. le Sénateur Cyrille Vaillancourt, directeur général de la Fédération de Québec des Caisses populaires, le docteur J.-A. Tardif, président de La Laurentienne, Lucien Côté, président de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Toutes ces personnalités, sans assumer un rôle officiel au sein de l'entreprise, donnaient à SSQ une précieuse caution devant l'opinion publique. La Coopérative devint d'ailleurs membre de la Chambre de Commerce de Québec en septembre 1946.

 

Déclaration d'appui de l'Association patronale des services hospitaliers de Québec qui demande à ses membres d'encourager les Services de Santé de Québec.

Un enjeu majeur, l'endossement de la profession médicale

D'autre part, SSQ profitait à la fois de l'extension de son champ d'action à l'ensemble de la province en juin 1946 et de son recours à des contrats couvrant, en plus des frais médicaux, les frais hospitaliers et chirurgicaux. Un certain silence empêchait pourtant le véritable décollage SSQ : celui des associations médicales. Détentrices du savoir et du pouvoir dans le domaine de la santé, elles tenaient la destinée de SSQ entre leurs mains.

Un homme joue alors un rôle essentiel. Le docteur Dorion, directeur médical de la Société et donc pleinement conscient de l'importance du jugement des professions médicales sur SSQ, fait aussi partie du conseil d'administration de la Fédération des Sociétés médicales de la province de Québec (FSMPQ). Il est ainsi admirablement placé pour défendre la cause SSQ auprès de cette organisation. En outre, il peut jeter dans la balance un prestige considérable et une compétence indiscutable. Malgré cela et même si SSQ sauvegardait en tout point l'autonomie médicale, principal cheval de bataille des diverses associations médicales, l'obtention par le docteur Dorion de la reconnaissance et de l'appui de la FSMPQ à SSQ en juin 1946 fut, c'est le moins qu'on puisse dire, acquise de haute lutte.

Il ne faut guère s'en étonner. Ce n'était pas une sinécure en effet que de surmonter la réticence de la profession médicale à l'égard d'une entreprise qui, bien que privée, paraissait toujours une menace à la pratique individualiste de la médecine. Lorsqu'elle arriva enfin, la bénédiction prononcée par la Fédération avait donc un sens précis : les médecins admettaient finalement la nécessité d'améliorer la distribution des soins de santé.

Cet appui de la Fédération est suivi, le 24 octobre 1946, de celui de l'Association patronale des services hospitaliers de Québec : celle-ci, sans équivoque, demande à ses membres d'encourager les Services de Santé de Québec. Cette fois, les arguments dépassent la sauvegarde des prérogatives médicales et soulignent « l'efficacité de l'organisation libre », son utilité pour « le salarié moyen » et « l'inspiration catholique et canadiennefrançaise de l'institution »2. Puisque des liens étroits rattachent les autorités religieuses et les administrations d'hôpitaux, il est très plausible que la sympathie de Mgr Pelletier pour SSQ l'ait rendue infiniment séduisante aux yeux de l'Association patronale des services hospitaliers de Québec, comme aux yeux du Conseil des hôpitaux catholiques du Canada, section de Montréal. Ce Conseil, cependant, avait devancé tout le monde : dès le 14 mai 1946, il avait appuyé SSQ.

 

Modèle de contrat proposé aux médecins qui désirent devenir médecins-participants de « Les Services de Santé du Québec ».

Une rémunération différente

Pendant que cette campagne de relations publiques produisait ses fruits, on procédait à certains ajustements internes. Il fallait, par exemple, dissiper un malaise à propos du mode de rémunération des médecins participants. Un amendement aux règlements apporta cette clarification : le mode de rémunération « per capita » du médecin pouvait devenir une rémunération à l'acte payée mensuellement. On assouplit également la règle sur le plafonnement des honoraires. Le pouvoir d'achat du membre fit désormais partie des éléments à considérer pour la facturation. Avant cet amendement, les médecins-participants s'engageaient à se satisfaire de la cotisation; après la modification, la restriction ne s'appliquait qu'aux cas de familles ou d'individus dont le revenu ne dépassait pas un certain plafond3. La nouveauté de la formule n'attirait certes pas les foules; une liste de médecins-participants, établie probablement au cours de la période 1946-1949, témoigne quand même des progrès de l'entreprise. On dénombre, en effet, 71 médecins participants dont une large majorité — 59 — dans la région de Québec4.

L'heure du recrutement

L'avant-gardisme de la rémunération, les récents endossements de SSQ par d'influentes associations, l'extension du territoire et la couverture de nouveaux frais (chirurgicaux et hospitaliers) constituaient autant de facteurs propices au recrutement de nouveaux membres. Mais encore fallait-il aller les chercher. Le docteur Tremblay avait confié à M. Jean-Paul Drolet, un homme convaincu de la cause SSQ, la tâche de représentant. M. Drolet, embauché le 8 avril 1946, était le principal responsable de la propagande SSQ, sous la direction, bien sûr, du docteur Tremblay. À titre de responsable de ce qu'on appellerait aujourd'hui les « communications SSQ », M. Drolet portait un énorme fardeau : celui de prouver la supériorité de SSQ sur la Croix-Bleue, un concurrent puissant qui, dès son apparition, faisait grande impression sur les milieux visés en priorité par SSQ. Avec l'aide précieuse de son épouse (Fernande Faucher), il relève le défi et travaille d'arrache-pied non seulement dans la région de Québec, mais dans toute la province. Et cela, dans des conditions de travail très difficiles. La confiance que vouent M. et Mme Drolet aux possibilités et aux forces de la nation canadienne-française et leur ardent désir d'améliorer le sort des défavorisés de tous ordres expliquent leur impressionnant dévouement à la cause SSQ.

M. Drolet utilisait des techniques de propagande originales. On le constate, par exemple, lors de ces assemblées où la Croix-Bleue et SSQ « s'affrontaient » dans des débats contradictoires. Il mettait alors en valeur la plus grande diversité des services offerts par SSQ et leur caractère non seulement curatif, mais aussi préventif. Le fonctionnement coopératif de l'entreprise, son origine canadienne-française et son ouverture aux problèmes des ouvriers devenaient dans sa bouche autant d'arguments invoqués selon les circonstances et les auditoires. La question des taux de cotisation demeurait toutefois l'enjeu déterminant.

SSQ ne conserva pas longtemps l'exclusivité de ses audaces. En effet, dès le 1er janvier 19475, la Croix-Bleue inaugure deux nouveaux régimes de frais de traitements en milieu hospitalier; l'un couvre les frais médicaux, l'autre les frais chirurgicaux. SSQ ne conservait comme exclusivité que la distribution des services médicaux à domicile et au cabinet du médecin.

Une rude concurrence

De fait, l'Association d'hospitalisation du Québec (la Croix-Bleue), société à but non lucratif, « préoccupée du mieux-être de la population », appuyée par des membres d'organisations influentes chez les Canadiens français, telles la Fédération des œuvres de charité canadienne-française, la Société médicale de Montréal, visait la même clientèle que SSQ. Cela explique que M. Drolet et SSQ aient eu à déployer des efforts considérables pour supplanter ce concurrent de poids. Pour ce faire, il leur aura fallu exploiter l'argument nationaliste auprès de groupes susceptibles d'y réagir, comme les caisses populaires, les syndicats catholiques, certaines associations professionnelles… Aucune argumentation ne pouvait aussi bien démarquer SSQ de la Croix-Bleue.

Même si diverses compagnies privées occupaient le même champ d'assurance, la Croix-Bleue restera, dans les faits comme dans l'esprit des administrateurs SSQ, le principal concurrent. Le tableau suivant montre pourquoi.

Primes d'assurance accident-maladie au Québec et répartition entre les principaux assureurs (1946-1950)

(en milliers de $)

  Croix-Bleue SSQ Métropolitaine Zurich Toutes les compagnies1
 
1946 1 281 6 848 558 3 410
1947 2 660 73 1 135 691 4 358
1948 4 435 161 1 307 876 5 573
1949 5 934 238 1 728 1 110 7 294
1950 7 421 365 1 976 1 485 9 533
  1. La Croix-Bleue et SSQ sont des sociétés de secours mutuels dont les affaires ne sont pas comptées dans le total des primes perçues par les compagnies. Le tableau permet de situer SSQ par rapport à la Croix-Bleue et cette dernière par rapport au marché occupé par l'ensemble des compagnies et par rapport aux deux plus importantes de celles-ci à l'époque.

Rapport du Surintendant des assurances et états financiers SSQ.

À partir de 1947, la Croix-Bleue s'attribue la part du lion dans le marché de l'assurance accident-maladie au Québec : elle déclasse, en effet, tous ses concurrents. Dans cette jungle, SSQ fait figure de poids plume; en 1947, par exemple, le total de primes perçues équivalait tout au plus à 2,7 % de celui de la Croix-Bleue. Ainsi, malgré un « nouveau départ », SSQ en était toujours à la lutte pour la survie.

SSQ jouit pourtant, à ce moment, d'avantages marqués; elle a, par exemple, des liens privilégiés avec le mouvement coopératif, avec le clergé et avec les mouvements nationalistes. La liste des premiers groupes recrutés et leur répartition d'après les champs d'activité (tableaux 1 et 2) illustrent clairement l'importance de ces liens. Ainsi, trois groupes de caisses populaires se rangent parmi les 50 plus importants blocs de sociétaires et réunissent à eux trois plus de 500 membres : 385 membres proviennent de la Caisse populaire Saint-Louis-de-France, 63 de la Fédération de Québec et 69 de l'Union régionale de Lévis.

La collaboration du mouvement coopératif ira cependant plus loin. À la suite de nombreuses démarches du docteur Tremblay et de SSQ en particulier auprès du président de la Fédération de Québec des Caisses populaires, Cyrille Vaillancourt, une entente est intervenue avec de nombreuses caisses populaires de la région de Québec et de l'extérieur. Cet accord facilite grandement la tâche de SSQ. La Caisse, désormais, propose à ses sociétaires les services de SSQ. Pour peu qu'ils soient intéressés, les membres de la Caisse n'ont alors qu'à remplir une demande d'adhésion. Une autre formalité toute simple, l'autorisation de retrait, permettra ensuite à la caisse de faire passer la cotisation du compte du client à celui de SSQ.

Liste des 50 premiers groupes (1946-1947) — Tableau 1

No de groupe Nom Nombre approximatif de membres
1 Collège de Lévis 54
2 Les Arts domestiques Québec 21
3 Collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière 57
4 Séminaire de Chicoutimi 37
5 Employés de l'Hôpital Sainte-Croix de Drummondville 40
6 Foyer du Bon Conseil 10
7 Fédération des Caisses populaires de Québec 63
8 Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe 35
9 Faculté des Sciences, Université Laval 18
10 O.T.J. Québec 10
11 Employés de l'Hôpital de Saint-Jean, Saint-Jean 46
12 Employés U.R.C.P.Q., Caisses Desjardins, Lévis 69
13 Clergé de l'archidiocèse de Rimouski 61
14 Clergé de Gaspé 33
15 Clergé de Chicoutimi 91
16 Clinique de Réhabilitation de Montréal 3
17 Employés du Comité paritaire des Arts Graphiques 21
18 L'Hoir Aluminium, Lévis 189
19 Société d'assurance des caisses populaires, Lévis 31
20 Morisset Auto, Québec 58
21 Laiterie Granger et Frères, Saint-Jean 15
22 Le Quotidien Ltée, Lévis 26
23 Institutrices, Comm. scol. de Valleyfield 40
24 Hôtel-Dieu d'Arthabaska 41
25 Gardes-malades de Chicoutimi (Unité sanitaire) 12
26 Producteurs de Sucre d'Érable du Québec (Les) (Plessisville) 18
27 Hôtel-Dieu de Lévis 21
28 Caisse Populaire de Saint-Louis-de-France, Montréal 385
29 Hôpital de Plessisville 13
30 Employés des Postes de Sherbrooke 43
31 Instituteurs de l'École Saint-Barthélémy, Montréal 16
32 Institutrices de l'École Olier, Montréal 17
33 Librairie Beauchemin Ltée, Montréal 48
34 J.N. Arsenault Ltée, Montréal 16
35 Société d'adoption et de protection de l'enfance, Montréal 38
36 Jeunesse ouvrière catholique, Montréal 43
37 Syndicat des Instituteurs de Saint-Jean-d'Iberville 31
38 Commission d'Assurance-chômage, Coaticook 11
39 Ruelland et Simard, Chicoutimi 16
40 Artisanat Me rcier, Chicoutimi 13
41 Le Devoir, Montréal 22
42 L'Imprimerie du Saguenay Ltée, Chicoutimi 38
43 Société médicale de Québec, Québec 53
44 Commission des Accidents de Travail, Québec 93
45 Commission d'Assurance-chômage, Arvida-Chicoutimi 19
46 Commission d'Assurance-chômage, Québec 80
47 Séminaire de Trois-Rivières 33
48 Librairie Canadienne, Québec 10
49 Salon Lavigne, Québec 6
50 J.A. Désy Ltée, Montréal 15
A Spécial – Employés et administrateurs de SSQ 14

Source : Registre du capital social de SSQ

L'effort vers le secteur privé

Si SSQ s'installait plus facilement dans les coopératives, les institutions religieuses et gouvernementales, elle éprouvait des difficultés, au moins au début, à rejoindre les entreprises du secteur privé. Il n'y a pas là grand mystère ! En effet, la formule de l'assurance groupe voulait que, pour faciliter aux travailleurs l'accès aux services de santé, les employeurs défrayent une portion des coûts du régime. Or, dans nombre de cas, l'employeur, à partir du fait qu'il contribuait au financement, concluait qu'il pouvait choisir seul la compagnie d'assurance chargée de protéger ses employés.

Plus encore que la forme contributoire patronale-ouvrière des cotisations, le type même de protection offerte par SSQ surprenait la plupart des employeurs. À cette époque, on se protégeait surtout contre le pire : les accidents et les frais d'hospitalisation attiraient donc l'attention plus que les traitements médicaux au bureau ou à domicile. On était encore plus loin de la prévention... Les concurrents de SSQ profitaient, en outre, de leurs affinités avec le milieu anglophone québécois, constitué en bonne partie d'industriels ou de commerçants, pour assurer les employés de ces établissements. Par contraste, la propagande conçue par SSQ à l'intention des employeurs tentait de lier la santé des ouvriers à leur efficacité, un argument assez avant-gardiste pour l'époque. Dans le cas du Québec, on attendra encore longtemps, en effet, avant de reconnaître que la continuité et le bon fonctionnement du système économique exigent la prise en charge par la collectivité d'une grande partie des coûts des services sociaux. Ainsi, le portrait des « chefs d'entreprises progressistes » brossé par SSQ ne collait que trop peu souvent à la réalité socio-économique.

L'approche SSQ, par ailleurs, se révélait attrayante pour les travailleurs. Le syndicat s'avérait alors la meilleure sinon la seule porte d'entrée dans les entreprises. Heureusement cependant, les membres et administrateurs issus des milieux d'affaires feront sentir leur influence; les groupes de sociétaires issus des entreprises croissent donc rapidement tant en nombre qu'en effectifs (tableau 2). Ainsi, parmi les 50 premiers groupes recensés en 1946-1947, la moitié représente, bien sûr, des institutions cléricales, mais environ la moitié des 100 suivants proviennent d'entreprises commerciales et industrielles.

Parmi les appuis qui favorisaient le démarrage de SSQ, il faut signaler une entente avec La Laurentienne, entente qui engageait les représentants de cette entreprise à faire la propagande de SSQ6. On peut y voir le coup de pouce du docteur Tardif, président de La Laurentienne, mais aussi membre du comité consultatif de SSQ. Comme résultat, les agents de La Laurentienne proposaient, en plus d'un régime d'assurance-vie, un régime de protection médicale offert par les Services de Santé de Québec.

Distribution des 150 premiers groupes et de leurs membres selon le champ d'activité (1946-1948) — Tableau 2

Champ d'activité des groupes Nombre de groupes Nombre de membres
Collèges et maisons d'enseignement 17 501
Hôpitaux 19 588
Clergé 6 337
Associations et institutions diverses 12 226
1. Total des institutions reliées au clergé 54 1 652
Caisses populaires 7 767
Autres coopératives 2 49
2. Total des coopératives 9 816
Entreprises commerciales et industrielles
(plus les chambres de commerce)
60 2 031
Gouvernements, fédéral, provincial et municipal 15 646
Syndicats 3 69
Professionnels 3 105
Administrateurs et employés SSQ 2 20
3. Total des autres secteurs 83 2 871
4. Divers et non classés 4 77
GRAND TOTAL 150 5 416

Source : Registre du capital social de SSQ

Diffusion et organisation

Si, au début, la plus grande partie de la clientèle vient de la basse-ville, puis de la région de Québec, les autres régions de la province ne tardèrent pas, au fur et à mesure que s'étendirent les efforts de propagande, à emboîter le pas. Dès 1947, plusieurs propagandistes formés par M. Drolet œuvraient à SSQ. Des succursales régionales de taille modeste avaient été ouvertes. En fait, seule celle de Montréal possédait un bureau depuis mars 1946, une employée, Mlle Marguerite-Marie Lefebvre, et M. Jean-Robert Bonnier, déjà en poste depuis 1948, y agissait comme représentant régional. Il fut suivi de M. Jacques Allard, le 12 novembre 1948, et de MM. Louis Dufresne et A. Gauthier, le 23 septembre 19497.

Ailleurs, la succursale se résumait à la présence d'un ou deux représentants : à Trois-Rivières, Mlle Simone Godbout, à Chicoutimi, MM. Jean-Louis Maltais et Lorenzo Genest, à Saint-Jean, M. Paul Alexandre.

Même le bureau de Québec n'avait encore qu'un petit nombre d'employés. Outre les représentants qu'étaient MM. Jean-Paul Drolet et Alfred Lévesque, l'équipe comptait au début de 1949 sept employés : MM. Léonidas Morissette, Marc-Édouard Côté, Charles Lapointe, Ronald Beaupré, Jean-Paul Proulx, Paul-Émile Deschènes et Mme Thérèse Pagé.

Dans ce contexte, on se passait assurément d'une division rigide du travail, chacun faisant un peu de tout, y compris le directeur général. Le docteur Tremblay était alors perçu par ses employés comme un homme ferme et convaincu, un bourreau de travail. D'ailleurs, le docteur Tremblay n'engageait que des employés « travaillants ». Il les voulait, en outre, convaincus de la valeur de l'institution et entièrement dévoués à sa cause. Le climat de travail semblait assez détendu malgré les conditions difficiles : journée de travail de neuf heures, temps supplémentaire sans compensation et bas salaires.

Le bureau du docteur Tremblay, situé au 52, avenue des Oblats, tenait toujours lieu de local pour la Coopérative, mais son exiguïté devenait de plus en plus éprouvante.

Quelques tensions internes

La Coopérative faisait donc avec peine ses premiers pas et sa survie paraissait bien incertaine. D'un côté, les divergences d'opinions entre le directeur et les administrateurs rendaient aléatoires l'harmonie et l'unité pourtant nécessaires à la bonne marche de l'entreprise. D'un autre côté, malgré les efforts déployés par tous pour accroître la crédibilité de SSQ, la situation financière demeurait très précaire (voir tableau suivant). La croissance est rapide, mais ce rythme lui-même compromet parfois l'équilibre entre les revenus et les dépenses. La marge de manœuvre s'en trouve réduite. En outre, les frais généraux demeurent élevés par rapport aux cotisations, la liquidité est faible par rapport au passif à court terme et le surplus très limité par rapport aux engagements. Il fallait agir sur le double front de l'harmonie et de la gestion. Une coopérative dans l'enfance ne jouit, dans nombre de cas, que d'une santé délicate : elle ne survivra que si ses objectifs principaux sont clairs et reçoivent l'adhésion de tous.

Principales rubriques des états financiers 1946-1950

(en milliers de $)

  Revenus de primes Revenus totaux Surplus (déficit) Actif total Placements Engagements Avoir des assurés
1946 6 7 (5) 24 11 15 5
1947 73 74 19 41 38 9 28
1948 161 162 22 75 72 20 52
1949 238 242 (13) 66 59 31 35
1950 365 368 (19) 73 58 54 19

À la vérité, les divergences rendaient la situation passablement critique. Au cours de l'année 1948, le docteur Tremblay, appuyé par les docteurs J. Ed. Dorion et J. Émile Pelletier, en arriva même à tenter un grand coup. Il crut, en effet, régler le problème en provoquant le renouvellement d'une partie du Conseil d'administration. Dans cette perspective, plusieurs personnes particulièrement familières avec la coopération avaient été approchées. La plupart estimèrent cependant qu'on leur proposait un virage trop brutal et elles déclinèrent l'invitation. Seul M. Paul-Émile Charron, de la Fédération de Québec des Caisses populaires, que la proposition avait intrigué, accepta l'offre. Il restreignit cependant son rôle à celui de « conseiller de surveillance ». Assisté de M. Maurice Samson, de la firme comptable Samson, Bélair et Ass., et de M. René Bélanger, du Syndicat des employés de la ville de Québec, M. Charron devait, dans ses fonctions, faire respecter les principes coopératifs dans le meilleur intérêt des membres et de SSQ.

Pendant que se prépare cette contre-offensive, les enjeux du conflit se précisent. S'ajoutent à cela des mésententes au niveau des individus. Ainsi, le directeur général, le docteur Tremblay, qui consacre depuis nombre d'années toutes ses énergies à la coopération médicale, veut, en 1948, renégocier le traitement que lui accorde SSQ8. Ce traitement, en 1947, s'établissait à 3 000 $ par année. Ceci ne correspond aucunement, déclare le docteur Tremblay, à des qualifications et à une compétence que la pratique privée rémunérerait volontiers 8 000 $ et plus9. De plus, le docteur Tremblay redoute que l'éventuel déménagement hors de locaux devenus trop exigus lui enlève le revenu complémentaire qu'il a tiré jusqu'à maintenant de la location de son bureau à l'entreprise10. Le docteur Tremblay obtient gain de cause sur les deux questions : son salaire est porté à 6 500 $ et SSQ prolonge la durée de son bail.

De graves questions

L'année suivante, le même problème refait quand même surface. Cette fois, cependant, de nouveaux éléments s'ajoutent. En effet, même si le bilan financier du 31 décembre 1948 affiche un surplus des revenus sur les dépenses, le Conseil d'administration n'est pas satisfait. La Société est, en effet, mal perçue par les hôpitaux, par les médecins et par certains membres en raison d'un service parfois déficient. En outre, la gestion semble pressée de procéder à des placements dès qu'elle dispose de quelques liquidités : ceci entraîne quelquefois des délais indus dans le paiement des prestations. Enfin, les clauses des contrats reçoivent une interprétation si restrictive que, dans les cas litigieux, le client a rarement satisfaction11.

Ces pratiques relevaient du directeur général, le docteur Tremblay. Dans le règlement des cas litigieux, le docteur Tremblay recevait l'aide du docteur Dorion, directeur médical. Celui-ci, pourtant, désapprouvait autant que le Conseil d'administration les méthodes du directeur général : en effet, le docteur Tremblay, bien que certain de diriger sainement l'entreprise, nuisait à sa crédibilité, non seulement auprès de sa clientèle, mais aussi auprès des médecins-participants et des hôpitaux. Ainsi, les pratiques administratives du directeur général tout autant que sa rémunération constituaient des germes de conflit entre celui-ci, le Conseil d'administration et le directeur médical. La polémique résultant de ces divergences et mésententes en vint, inévitablement, à mettre en cause la répartition des pouvoirs entre les diverses instances SSQ.

Pour assainir la situation, le Conseil d'administration analyse d'abord les devoirs et pouvoirs du directeur général12. Il décide ensuite d'apporter des changements à ses attributions. Il confie alors au directeur médical la responsabilité des relations professionnelles avec les médecins et les hôpitaux et la tâche de résoudre, en collaboration avec le comité médical aviseur, les litiges en matière de demandes de prestations13. Par ces changements, le Conseil d'administration espérait assouplir la politique du docteur Tremblay et améliorer les relations de SSQ avec les membres, les médecins et les hôpitaux.

La situation n'évolue pourtant pas comme le souhaite le Conseil d'administration, sans doute parce que la modification aux structures s'accompagne d'une admonestation qui, à travers son caractère général, s'adresse en fait particulièrement au docteur Tremblay.

À la suite de plaintes parvenues au Conseil d'administration au sujet de retards indus à payer de nombreuses prestations, les administrateurs ordonnent à nos officiers et employés de payer à ceux ayant droit, lorsque les cotisations sont normalement entrées pour le mois dans lequel les soins et services ont été fournis au sociétaire ou à ses dépendants, les prestations dues, sans attendre que les autres primes soient encaissées.

Par ailleurs, l'engagement du docteur « pour le moment » à 550 $ par mois est accepté, mais il lui est demandé de rencontrer les administrateurs le 25 mars suivant pour discuter certaines des modalités du contrat.

Vers un conflit ouvert

Aux yeux du docteur Tremblay, cette diminution de pouvoir manifestait une certaine « non-confiance » de la part du Conseil14, d'autant plus que celui-ci ne lui avait accordé qu'une augmentation de salaire nominale (100 $ par année)15. Le docteur Tremblay, fort de sa qualité de fondateur de l'entreprise, défendit donc son point de vue avec ardeur. Il adressa mémoires et factums tant au Conseil d'administration qu'au Comité médical aviseur. Servi par sa connaissance de la coopération, particulièrement de la coopération appliquée au domaine médical, le docteur Tremblay y expose, documents à l'appui, sa conception des rôles du directeur général, du directeur médical et du Conseil d'administration.

Certes, la position du docteur Tremblay peut s'expliquer. Dans un factum envoyé au président, M. Paul Champoux16, le docteur Tremblay montre, à l'aide des lois et règlements de nombreuses coopératives, médicales ou non, que le directeur général y exerce normalement la charge de la gestion des affaires et du personnel, ainsi que des relations extérieures, et qu'il est responsable de ces tâches auprès du Conseil d'administration. Selon ces mêmes sources, le directeur médical relève du directeur général et cela, même pour les questions médicales et professionnelles.

Dans un autre mémoire, adressé celui-là au Comité médical aviseur17, le docteur Tremblay élabore les fondements théoriques de sa définition des fonctions du directeur médical et du Comité médical aviseur. Selon lui, ce comité et ce directeur ne jouiront de leurs pleins pouvoirs que lorsque la pratique médicale elle-même sera organisée dans les « locaux coopératifs » que prévoit la médecine coopérative. Et le docteur Tremblay de citer à ce propos l'exemple de l'hôpital coopératif d'Elk City, qui a inspiré le projet de 1944. Le docteur Tremblay considère avant tout SSQ comme une coopérative de consommateurs, une première étape vers cette médecine coopérative. Ce sont donc les consommateurs, par l'intermédiaire du Conseil d'administration et du directeur général, qui doivent diriger l'entreprise. Les médecins y participent, conclut-il, à titre de consultants seulement.

Ainsi le docteur Tremblay ne manque pas d'arguments, d'une part, pour appuyer sa décision et son attitude et, d'autre part, pour s'opposer aux décisions prises par le Conseil d'administration quant à son traitement, à ses fonctions et à celles du directeur médical. Par ailleurs, le Conseil d'administration, en dépit des arguments du docteur Tremblay, devait trouver une solution : il fallait régler à la fois le problème administratif et les affrontements de personnalité qui venaient sans cesse brouiller la situation.

Parallèlement, le Conseil d'administration ne parvenait pas à convaincre le docteur Tremblay que des problèmes existaient dans les relations de SSQ avec le monde médical et avec les membres. Le Conseil, en outre, ne passait pas facilement d'une confiance totale envers le docteur Tremblay, concepteur et promoteur de la formule d'une « coopérative de santé », à une attitude de contrôle plus direct, attitude qu'exigeait pourtant la situation. Le docteur Tremblay, de toute manière, ne pouvait accepter qu'on lui demande des comptes et surtout pas si les questions s'accompagnaient de critiques sur sa gestion et son comportement. Il se repliait alors sur des arguments légalistes. En agissant ainsi, le docteur Tremblay évaluait mal la situation : il sous-estimait, en effet, la détermination du Conseil d'administration à donner le coup de barre capable de sauver la coopérative.

Une rupture douloureuse

Il était donc de plus en plus difficile pour les membres du Conseil de communiquer avec le directeur général. Le docteur Tremblay, en effet, se retirait et s'isolait dans une opposition qui paralysait les activités de la coopérative. M. Paul-Émile Charron, passé dans l'intervalle du Conseil de surveillance au Conseil d'administration, tente alors un rapprochement. Il espère, par son action diplomatique, améliorer le climat et amener le docteur Tremblay à modifier son comportement et à accepter une redéfinition de ses fonctions. Ses démarches, malheureusement, restent vaines et le docteur Tremblay maintient ses positions.

Après cet effort de conciliation, la situation s'envenime. À tel point que, le 29 avril 1949, les positions et les convictions sont claires et rigides de part et d'autre. Il ne reste plus de place pour un compromis. Dès lors, le docteur Tremblay, certain d'être indispensable à la survie de la coopérative qu'il a fondée, joue le tout pour le tout dans des écrits datés des 28 et 29 avril. Il insiste pour que cesse la discussion entourant la gestion. Le Conseil devant cette impasse se voit acculé à une décision pénible : à la réunion du 29 avril 1949, le docteur Tremblay est remercié, avec la seule dissidence de M. René Bélanger :

Il est résolu de retirer les offres d'engagement faites par la Société à monsieur le docteur Jacques Tremblay les 16 et 25 mars 1949, lesquelles offres n'ont pas encore été acceptées et qu'à compter de maintenant, le docteur Jacques Tremblay ne soit plus le gérant des Services de Santé de Québec et qu'il en soit avisé sans délai18.

Cette décision, dont l'éventualité n'avait jamais effleuré l'esprit du docteur Tremblay, l'a contraint à une réorganisation douloureuse et en profondeur de sa carrière, cela à brève échéance. Quatre mois plus tard, il poursuivra SSQ devant les tribunaux. Le contenu des documents soumis et des témoignages offerts éclaire davantage encore les enjeux du conflit. Au delà des querelles de personnalité, les positions des deux parties s'affirment nettement sur les principales questions en litige.

Le docteur Tremblay, par exemple, affirme que sa « destitution » constitue « un renvoi injuste, intempestif, illégal, irrégulier et nul », car SSQ n'avait « aucune cause raisonnable » et n'avait pas donné le « préavis suffisant », que lui évalue à trois mois. C'est pourquoi il réclame une compensation équivalant à trois mois de salaire, soit 1 650 $. Le docteur Tremblay estime aussi que son salaire à titre de directeur général, soit 3 000 $ en 1947 et 6 500 $ en 1948, était bien en deçà de sa contribution à SSQ depuis sa fondation, soit par les fonctions exercées, soit par l'usage de son automobile privée et de son bureau, soit par l'abandon d'une clientèle personnelle qu'il a sacrifiée dans les meilleurs intérêts de la Société. SSQ réplique à cet égard que le docteur Tremblay n'a pas abandonné complètement l'exercice de la médecine comme il en avait été convenu. Le docteur Tremblay rétorque alors qu'il n'a pas accepté de nouveaux clients, qu'il s'occupait de sa clientèle personnelle en dehors des heures de bureau et qu'il n'y avait jamais eu d'entente officielle à ce sujet.

SSQ affirme que le docteur Tremblay administrait les affaires de la Coopérative comme « s'il en avait été le seul maître et propriétaire », qu'il agissait à sa guise, refusant de coopérer et de répondre aux questions qui ne lui plaisaient pas et se montrait intransigeant face aux plaintes des sociétaires et face au personnel. En réponse à ces affirmations, le docteur Tremblay invoque les manifestations continuelles de confiance des administrateurs qui lui donnaient toujours carte blanche, en reconnaissant sa compétence, sans chercher à s'informer eux-mêmes au-delà de ses déclarations. Par ailleurs, ajoute-t-il, ni les assemblées, ni le Comité de surveillance n'ont formulé de critiques à son endroit, alors qu'ils auraient pu le faire si la situation avait été si mauvaise, ce que le docteur Tremblay refuse évidemment d'admettre. Quant aux relations avec les sociétaires, le docteur Tremblay se dit convaincu d'avoir respecté les droits de chacun et considère comme un succès d'avoir accumulé une réserve de 36 000 $ au 31 décembre 1948.

SSQ, dans son plaidoyer, rappelle lui aussi les événements survenus du 18 mars au 29 avril 1949 et les efforts tentés pour régler le conflit, qu'il s'agisse des politiques en cause ou du mandat du directeur général. Le plaidoyer de SSQ, formulé le 17 novembre 1949, avait été précédé, en septembre de la même année, de l'interrogatoire mené par Me Jean Grenier au nom de la Coopérative auprès du docteur Tremblay. Par la suite, le 14 février 1950, le docteur Tremblay présentait sa réponse écrite à ce plaidoyer.

Un règlement à l'amiable

La phase judiciaire du conflit se termine par le retrait de la poursuite, à l'initiative du docteur Tremblay. Survient ensuite, le 23 février 1950, un règlement à l'amiable sur les questions de mobilier et de livres comptables. Chaque partie accepte aussi d'acquitter ses frais.

Le règlement à l'amiable prévoit aussi l'abandon de sa qualité de sociétaire par le docteur Tremblay. Il s'agissait pour SSQ d'éviter que perdure un conflit qui avait déjà englouti trop des énergies indispensables à sa survie. Tous ces événements laissent de l'amertume et de la tristesse chez ceux qui y ont été mêlés.

Derrière tous ces affrontements, il y a, bien sûr, des divergences fondamentales d'orientation entre, d'une part, les conceptions idéalistes qu'entretient le docteur Tremblay sur la coopération et, d'autre part, une philosophie coopérative plus réaliste et mieux adaptée aux contraintes de développement d'une entreprise d'assurance soumise à forte concurrence. Il y avait aussi, chez le docteur Tremblay, la conviction et même la certitude d'avoir raison et d'être indispensable, son sentiment de paternité et ses réflexes de quasi-propriétaire vis-à-vis l'entreprise qu'il avait fondée. À tout cela répondait la nécessité pour les autres membres du Conseil d'orienter la coopérative selon leurs convictions propres. Même si ces autres membres et plus particulièrement ceux qui avaient financé plus tôt son démarrage ne partageaient pas dans toutes ses modalités la vision coopérative du docteur Tremblay, ils avaient à cœur autant que lui la survie de l'entreprise. D'ailleurs, ils cherchaient d'abord et avant tout à y implanter une indispensable rigueur administrative ainsi qu'une attitude plus conciliante face aux attentes des membres et aux réactions du corps médical. La coopération véritable n'était certes pas incompatible avec une telle réorientation.

En dépit de ces problèmes, la coopérative devait continuer ses activités. Comme il fallait pallier au plus vite la vacance à la direction générale, on nomme à titre de directeur général intérimaire le président du Conseil d'administration, M. Champoux et on engage, le 29 juin 194919 comme directeur général adjoint, un jeune licencié en sciences sociales de l'Université Laval, M. Jacques de la Chevrotière. Celui-ci détient aussi une maîtrise en relations industrielles et travaille depuis 1946 au Conseil central des œuvres.

La tâche de M. de la Chevrotière ne s'annonçait pas facile. Entré au travail 25 juillet 1949, il n'a, en effet, aucune formation particulière dans le domaine des assurances. Il profite donc des quelques semaines qui précèdent son entrée en poste pour se préparer à ses nouvelles fonctions. Le 28 octobre 1949, le Conseil d'administration accueille parmi ses membres M. de la Chevrotière au poste laissé vacant par le docteur Tremblay. M. de la Chevrotière est également nommé directeur général en remplacement de M. Champoux.

Comme il fallait, par ailleurs, modifier les règlements de la Société, une assemblée générale spéciale est convoquée pour le 11 novembre 1949. Cette convocation rencontre des résistances chez certains membres. En effet, dès les premiers jours de novembre 1949, une circulaire adressée aux membres demande le report de cette assemblée spéciale. Pour justifier cette demande, on invoque l'absence d'information sur les changements récents survenus à SSQ. Un mémoire circule aussi qui critique point par point l'ordre du jour de l'assemblée. Ces documents ne sont pas signés, mais ils témoignent tous deux d'une excellente connaissance des affaires de la Coopérative et reprennent en gros l'argumentation du docteur Tremblay.

En fait, ces résistances ne réussissent qu'à retarder l'assemblée de quelques semaines. En effet, prévue pour le 11 novembre, l'assemblée se tient le 2 décembre. Les amendements aux règlements sont alors acceptés, dont une modification de la raison sociale qui devient « Les Services de Santé du Québec », pour mieux afficher le caractère provincial de l'entreprise.

Tous ces conflits, bien sûr, ont secoué l'équipe et un malaise subsiste qui affecte les responsables du réalignement eux-mêmes. Toutefois, malgré le brusque départ du fondateur-directeur général et la situation financière instable, les administrateurs demeurent convaincus de la raison d'être de l'entreprise. Ils poursuivent donc l'expérience et affrontent un avenir encore incertain. Il fallait d'abord survivre.

Chapitre suivant : Redressement et croissance accélérée (1950-1959)


  1. SSQ-QHSA, Jacques Tremblay (Mémoire pour le comité d'études, Montréal, Québec, 6 janvier 1947, 2 p., Fonds Tremblay). 
  2. Voir en p. 31 la déclaration de l'A.P.S.H.Q. du 24 octobre 1946. 
  3. 3 000 $ pour les familles, 1 800 $ pour les célibataires (règlement adopté le 12 mars 1946). 
  4. Liste des médecins-participants vers 1947 (Fonds Drolet). En p. 32, un exemple de contrat médical en vigueur en 1949. 
  5. La Croix-Bleue (Association d'hospitalisation du Québec), 6e rapport annuel et dépliant intitulé « Protection sécurité pour votre famille, pour vous », 1947. 
  6. Procès-verbaux du Conseil d'administration, 2 juin 1946. 
  7. Tiré des procès-verbaux du Conseil d'administration. 
  8. Jacques Tremblay, mémoire adressé à Jean Grenier, 26 janvier 1948, 4 p. 
  9. Jacques Tremblay, lettre adressée à Me François Jobin, 23 mai 1949. 
  10. Jacques Tremblay, mémoire du 26 janvier 1948, 4 p. 
  11. Procès-verbaux du Conseil d'administration, 25 février et 18 mars 1948. Deux de ces cas font alors l'objet d'étude. 
  12. Assemblée du Conseil d'administration, 18 et 25 mars 1949. 
  13. J. Tremblay (texte traitant des fonctions du Directeur général, sans date précise, en mars 1949). 
  14. J. Tremblay, lettre à P.-E. Charron (20 avril 1949). 
  15. Lepire, Me J.-Alex. Bref d'assignation et déclaration (20 juillet 1949). 
  16. Lettres de J. Tremblay à P. Champoux (28 avril) et factum du 24 avril 1949 (Fonds Tremblay). 
  17. Procès-verbaux du comité médical aviseur, réunion du 14 mars 1949. Y est annexé le mémoire du docteur Tremblay. 
  18. Lettre de J. Grenier à J. Tremblay (30 avril 1949). 
  19. Lettre de J. de la Chevrotière à J.-P. Drolet (26 juillet 1949).