​Un homme et une idée (1939-1944)

Divers éléments, parmi lesquels la situation économique difficile d'un grand nombre de Canadiens français, une politique de non-intervention de l'État québécois et le large consensus qui régnait autour de l'idéologie cléricale et nationaliste, expliquent qu'autant d'initiatives privées veuillent, à compter d'un certain moment, pallier les nombreux problèmes des ouvriers, des agriculteurs et de la petite bourgeoisie. Jusque-là, en effet, dans le cas des services sociaux et des assurances contre les aléas de l'existence (maladie, chômage, vieillesse...), les programmes gouvernementaux étaient rares et relevaient pour la plupart du gouvernement fédéral : ainsi, la Loi sur les pensions de vieillesse (1926), celle sur l'assurance-chômage (1941) et celle sur les allocations familiales (1944). Seules l'assistance publique (1921) et l'aide aux mères nécessiteuses (1937) avaient attiré l'attention du gouvernement provincial. Quant au reste, c'était ou bien l'intervention privée ou bien la charité publique.

Le Québec, à l'époque, n'était toujours pas engagé sur la voie de l'interventionnisme d'État. L'Église, par ses organismes de secours et de charité, agissait de son mieux, mais elle faisait face à une tâche nettement au-dessus de ses moyens. Et cela, en dépit d'incessants appels à la solidarité des citoyens pour qu'ils appuient l'Église dans son œuvre sociale. Car l'État ne se reconnaissait encore qu'une fonction strictement supplétive.

D'ailleurs, le nationalisme d'une bonne partie des Canadiens français se serait mal accommodé de propositions poussant à l'intervention de l'État. On redoutait, en effet, qu'un geste du gouvernement québécois devienne pour le gouvernement fédéral une trop belle occasion d'empiéter sur la fragile autonomie provinciale. N'avait il pas déjà tenté de le faire pendant la crise ?


52, av. des Oblats
Le bureau du Dr Tremblay

Dans un tel contexte, comment qualifier un projet, même privé, qui entend réduire les inégalités sociales face aux imprévus de la vie ? Le docteur Jacques Tremblay fut à l'origine d'un de ces projets. En effet, il mit sur pied une petite « coopérative de santé » dans le quartier Saint-Sauveur de Québec.

Le docteur Tremblay pratiquait alors la médecine et la chirurgie générale dans le quartier Saint-Sauveur, au milieu d'une population ouvrière. Un poste de médecin légiste lui permettait d'arrondir quelque peu son revenu et d'accepter des honoraires plus que modestes de sa clientèle de petits salariés.

Cette situation précaire des médecins œuvrant dans les quartiers défavorisés posait le problème plus général de l'accès aux soins de santé. Ce dilemme, le docteur Tremblay le résume ainsi :

Le médecin et le client, quoi qu'on en pense, sont l'un à l'autre comme le producteur est au consommateur, et il est impossible que ce rapport soit autre dans le domaine médical que dans le domaine économique. Or, comment se comporte l'économie moderne ? Basée sur la primauté du capital, le mépris du travail et la concurrence effrénée, elle a engendré un tas de choses inacceptables, car l'homme tend la main au milieu de la richesse et crève de faim devant une table chargée d'aliments. Ainsi en est-il en médecine où nous pouvons voir, d'une part, médecins praticiens et spécialistes admirablement armés contre la maladie et attendant des patients qui ne viennent pas et, d'autre part, le public, avec tous ses besoins, n'ayant pas l'argent nécessaire à payer les soins qu'il devrait avoir. Les deux s'attendent, mais ne s'entendent pas1.

Liant les problèmes économiques à ceux du monde médical, le docteur Tremblay dénonce donc, outre la pratique traditionnelle de la médecine, les méfaits de l'économie capitaliste. Par ailleurs, la crainte d'une éventuelle intervention de l'État renforce ses convictions.

Dans ce milieu, un système original de prévention et de distribution des soins de santé s'impose. La solution préconisée par le docteur Tremblay ? Elle découle, bien sûr, de l'implication de ce dernier dans divers organismes prônant la coopération, comme la Société Saint-Jean-Baptiste et le puissant (et secret) Ordre de Jacques-Cartier. « Naturellement », Jacques Tremblay s'oriente donc vers cette formule coopérative qui offre tous les avantages de l'initiative privée, mais qui substitue la collaboration à l'inacceptable concurrence.

Une idée qui fait son chemin

Un ouvrage du docteur Shadid2, fondateur d'un hôpital coopératif à Elk City, dans l'Oklahoma, aidera le docteur Jacques Tremblay à renforcer ses convictions3 préciser son projet de coopérative. Sitôt cette lecture achevée, le docteur Tremblay se plonge, en effet, dans de longues recherches afin de rendre possible l'application de la formule coopérative à la pratique médicale. Au Québec, tout reste à faire; seules des expériences étrangères, américaines et canadiennes-anglaises surtout, pouvaient alimenter la réflexion. La revue Canadian Doctor constitua pour le docteur Tremblay une façon efficace de se garder au fait de ces diverses expériences.

Pour le docteur Tremblay, il fallait d'abord amener la population à organiser la disponibilité des soins de santé… avant que l'État ne s'en mêle ! Dès 1940, le docteur Tremblay multiplie articles et conférences sur la médecine coopérative. Ses excellentes relations avec l'archevêque de Rimouski, Mgr Courchesne, facilitent ses démarches auprès des évêchés de la province4. Il visite aussi de nombreuses chambres de commerce, les sociétés médicales de plusieurs villes, des organisations syndicales et des coopératives de toutes sortes. La Société Saint-Jean-Baptiste, où il joue un rôle actif, lui sert aussi de tribune. En 1942, par exemple, le docteur Tremblay prononce une conférence sur « la médecine coopérative » au 3e congrès général des coopérateurs. Le texte est publié dans le rapport du congrès et aussi sous forme de brochure.

Essentiellement, la thèse du docteur Tremblay dénonce le décalage entre les progrès techniques de la médecine et la lutte réelle contre la maladie (autant la prévention que les soins). Elle propose en remplacement, une médecine coopérative, à mi-chemin entre la médecine d'État, qui priverait les médecins de leur autonomie professionnelle, et la médecine individualiste « qui ne convient plus à notre siècle ».


Résumé d'une brochure publiée par le Conseil supérieur de la Coopération, « La médecine coopérative », par le docteur Jacques Tremblay.

La coopération médicale et ses principes

Une coopérative médicale ainsi transformée viserait à regrouper dans une organisation volontaire privée à but non lucratif des individus désireux de se procurer des services médicaux. Elle s'appuierait sur quatre grands principes :

  • celui de « la pratique médicale par équipes », qui assurerait de meilleurs soins aux patients en regroupant des spécialistes tout en économisant temps et énergie;
  • celui de « la médecine préventive », qui conserve la santé plutôt que de soigner à grands frais des maladies évitables et qui mise sur la prévention plus que sur le coûteux traitement des maladies;
  • celui du « paiement périodique » par tous les membres − les bien-portants comme les malades − d'une part égale du coût total des soins médicaux, ce qui garantit à chaque membre les soins appropriés et libère les médecins des problèmes de notes impayées et de recouvrement d'honoraires;
  • celui du « contrôle démocratique » applicable à la gestion de la coopérative et non pas, bien sûr, aux méthodes de diagnostic et de traitement choisies et prescrites par les médecins. Le consommateur de soins aura le choix parmi les médecins qui font partie de la coopérative, tout comme il a le choix en pratique privée.

Le choix des classes moyennes

Dans l'esprit du docteur Tremblay, ce système devait s'adresser à la classe moyenne. D'une part, en effet, les indigents continueraient d'être soutenus par l'État qui accomplirait ainsi son véritable rôle supplétif, d'autre part, les plus fortunés continueraient de payer leurs propres soins de santé5.

Dans la mesure où la thèse du docteur Tremblay se conformait, dans ses grandes lignes, à l'idéologie cléricale et nationaliste, on comprend qu'elle ait obtenu les faveurs des milieux sensibles aux problèmes sociaux. Ainsi, des groupes, distincts mais très liés, de coopérateurs, de membres du clergé, de syndicalistes catholiques et de travailleurs impliqués dans les organismes sociaux appuyaient, dans le projet du docteur Tremblay, ce qui relevait du « sens commun ». Entendons par là qu'on endossait sa lutte contre l'interventionnisme d'État volontiers associé aux dangers du socialisme et du fédéralisme centralisateur. Comprenons qu'on endossait aussi le plaidoyer du docteur Tremblay en faveur de l'indépendance du citoyen et de la collaboration de toutes les classes de la société. Cette thèse, toutefois, révélait ses limites au moment de passer aux actes. Car, même si la solution proposée puisait à la source même d'idéologies traditionnelles, son application menaçait une autre valeur bien ancrée : celle de la pratique établie de la médecine.

La médecine prend le temps d'y songer

Certes, l'abondante correspondance du docteur Tremblay témoigne du bon accueil qui lui était réservé. Ainsi, en 1944, le Syndicat de l'aluminium d'Arvida organise une caisse d'assurance-maladie selon les idées du docteur Tremblay, tandis qu'à Val-d'Or, la Jeune Chambre de Commerce ainsi qu'un groupe de médecins et de coopérateurs tentent, à la même époque, la mise sur pied d'un hôpital coopératif6.

Malgré cela, l'enthousiasme n'était que rarement poussé jusqu'à la concrétisation des solutions proposées. Il devint vite évident, en tout cas, que la formule préconisée par le docteur Tremblay heurtait de front la profession médicale. La présentation de Jacques Tremblay, conférencier au troisième congrès annuel des coopérateurs (1942), illustre bien ce phénomène.

Monsieur Jacques Tremblay, médecin de renom, nous étonne toujours par sa persévérance à s'occuper de médecine coopérative. Les médecins évitent généralement de toucher à ce problème de peur de froisser leurs confrères. M. Tremblay est l'un des rares médecins à s'occuper de rendre la médecine (je ne dis pas les médecins) plus sociale : sa conférence n'en a que plus de poids7.

Convaincre la profession médicale des mérites de la médecine coopérative n'était pas tâche aisée. L'avant-gardisme, au sein de la profession médicale en particulier, d'une analyse qui dénonçait la médecine individualiste et l'inégalité d'accès aux soins de santé, de même que le traditionalisme relatif de la solution proposée, vont déterminer l'accueil fait au projet du docteur Tremblay. Ce projet visionnaire et idéaliste devait pourtant prendre forme dans la « Coopérative de Santé de Québec », qui permettra de savoir si un tel idéal pouvait déboucher sur une institution viable.

chapitre suivant : La fondation de la Coopérative de Santé de Québec (1944)


  1. Jacques Tremblay. La médecine coopérative (Québec, Conseil supérieur de la coopération, 1942, p. 41). 
  2. Shadid Dr. M. Principles of Cooperative Me dicine (New Deal Printing Co., Oklahoma, USA, 129 p.) Cité dans Ensemble, vol. 1, no 6, juin 1940, p. 30). 
  3. Entrevue avec le docteur Tremblay (p. 2 et 3). Cf. aussi J. Tremblay. La Coopération médicale (Ensemble, vol. 1, no 6, p. 24-26). 
  4. L'appartenance du docteur Tremblay à l'Ordre de Jacques-Cartier eut probablement une certaine influence sur l'accueil qui lui était réservé puisque de nombreux membres du clergé en faisaient partie. Voir Raymond Laliberté, L'O.J.C. ou l'utopie d'un césarisme laurentien (Québec, thèse de doctorat de l'Université Laval, 1980, p. 39). 
  5. Un résumé de la brochure du docteur Tremblay « La médecine coopérative » figure dans la section Une idée qui fait son chemin 
  6. Cf. The Canadian Doctor, juin 1944, et « Un projet d'hôpital coopératif ». (Ensemble, vol. 2, no 4, avril 1942, p. 23-24). 
  7. Tremblay Jacques. « La médecine coopérative », présentation de Philippe Lessard, dans L'Assurance-Mutuelle (Conseil supérieur de la coopération, Québec, 1942, p. 172).